Info GĂ©ographie 🌍 : De l’antiquitĂ© Ă  Google Maps, la cartographie miroir du pouvoir

De l’AntiquitĂ© Ă  Google Maps, la cartographie miroir du pouvoir
29.12.2016

Depuis l’apparition de la cartographie scientifique grâce aux Grecs Ă  l’AntiquitĂ©, incarnĂ© par l’astronome Hipparque, la connaissance et l’intĂ©rĂŞt cartographique ont Ă©voluĂ© au fil des siècles. Retour sur une histoire qui illustre les avancĂ©s et les nouveaux dĂ©fis des Ă©poques.

https://www.franceculture.fr/histoire/de-lantiquite-google-maps-la-cartographie-miroir-du-pouvoir
Système gĂ©ographique d’Hipparque par P. F.-J. Gosselin en 1803• CrĂ©dits : Gallica/BnF
InventĂ©e par les Grecs Ă  l’AntiquitĂ©, la cartographie a subi au fil du temps nombre d’Ă©volutions : passant d’une approche scientifique Ă  une conception religieuse, pour finir par ĂŞtre dĂ©finie comme une science quasi-exacte. Au delĂ  du progrès technique et scientifique qu’elle incarne, la cartographie est aussi et surtout un outil de domination politique et militaire essentiel aux jeux de pouvoir plus que d’actualitĂ© aujourd’hui.

A lire : Comment Google dessine sa carte du monde

La connaissance dans ce domaine s’est particulièrement illustrĂ©e au fil de quatre siècles, du globe de Benhaim, en 1492, Ă  celui de Kiepert, en 1879, comme le montre cette vidĂ©o rĂ©alisĂ©e par la BnF :

Les Grecs inventeurs de la cartographie scientifique

Trois hommes vont lancer cette nouvelle discipline grâce Ă  leurs travaux prĂ©curseurs. Thalès de Millet perçoit la rotonditĂ© de la Terre. Aristote en perçoit sa sphĂ©ricitĂ©, et Eratosthène la dimension de sa circonfĂ©rence. L’astronome Hipparque, lui, est ensuite le premier Ă  rĂ©aliser des projections cartographiques dans l’Histoire. Mais c’est PtolĂ©mĂ©e qui symbolise la naissance de la cartographie en rĂ©alisant au IIe siècle la cĂ©lèbre carte de la MĂ©diterranĂ©e :

Claudius Ptolomaeus , Cosmographia • Crédits : Gallica/BnF
Les Romains ne disposant pas des connaissances cartographiques de leurs voisins grecs font appel Ă  ces savants pour Ă©tablir une image de l’Empire romain. Un inventaire gĂ©nĂ©ral est ainsi crĂ©Ă© pour des besoins militaire, mais Ă©galement pour des besoins administratifs. La cartographie reprĂ©sente pour l’Empire un enjeu politique essentiel en terme d’unitĂ©, mais aussi en terme de contrĂ´le. La Table de Peutinger, dĂ©couverte en 1494 par le poète allemand Conrad Celtis, illustre les reprĂ©sentations cartographiques romaines de l’Ă©poque. ComposĂ©e de plusieurs volets, elle illustre les villes, routes, fleuves, montagnes dans une rĂ©gion donnĂ©e.

Table de Peutinger• Crédits : Wikipédia
A lire : « Voyager au Moyen-Âge » au musée de Cluny

L’imaginaire du Moyen-Ă‚ge

La pĂ©riode du Moyen-Ă‚ge dĂ©note avec la pĂ©riode de recherche et de souci scientifique engagĂ©e jusqu’à prĂ©sent. Plus mystique, mais aussi plus religieuse, la carte passe du statut d’instrument de connaissance au statut d’illustration sacrĂ©e. C’est l’avènement de la pĂ©riode des « mappae mundi ». Ces cartes si atypiques reprĂ©sentent le monde en trois parties distinctes : l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

Une mappae mundi vers 1400• Crédits : Gallica/BnF
Dans un monde de plus en plus religieux, ces cartes adoptent une spĂ©cificitĂ© au VIIIe siècle. Elles deviennent des cartes nommĂ©es « T dans O ». Les trois continents sont toujours prĂ©sents, mais la ville sainte de JĂ©rusalem apparaĂ®t au centre : pilier du catholicisme europĂ©en. Elles doivent leurs noms de « T dans O » aux deux fleuves qui les traversent et qui forment un T : le TanaĂŻs et le Nil. Ces deux fleuves apparaissant dans un 0 symbole des limites connues du monde de l’Ă©poque.

A écouter : Débat historiographique : la cartographie médiévale

Paradoxalement, la période du Moyen-âge est très inégale dans la connaissance de la cartographie. Minime voire inexistante en Europe, elle est hautement considérée en Chine mais aussi dans les pays arabes. Le géographe Al-Idrissi se distingue ainsi par ses cartes et réalise dès le XIIe siècle des planisphères du monde, mais aussi des cartes détaillées, dont une de la péninsule arabique :

Le monde d’Al-Idrissi orientĂ© sud/nord• CrĂ©dits : WikipĂ©dia
A écouter : Mondes chinois, arabes et européens : la circulation des savoirs géographiques

Les aventuriers de la Renaissance

En Europe, Ă  la fin du XIIIe siècle, la science de la cartographie renaĂ®t Ă  l’occasion des grandes dĂ©couvertes pour les besoins de navigation. Ce que l’on appelle les portulans, les cartes maritimes, apparaissent et donnent un nouveau souffle Ă  la cartographie. La plupart du temps peintes, ces cartes indiquent les ports et les Ă®les. Cette soif d’aventure entraĂ®ne aussi des avancĂ©es techniques importantes, dont les astrolabes qui permettent de mesurer les latitudes.

Planisphère nautique d’Opus Nicolay de Caverio ianuensis • CrĂ©dits : Gallica/BnF
Les dĂ©couvertes de l’AmĂ©rique en 1492 par Christophe Colomb, puis le voyage de Vasco de Gama en 1498 aux Indes, imposent rapidement la nĂ©cessitĂ© d’une lecture cartographique commune. En 1569, les parallèles et mĂ©ridiens sont adoptĂ©s et l’annĂ©e qui suit un atlas mondial est crĂ©Ă© par le cartographe et gĂ©ographe nĂ©erlandais Abraham Ortelius.

A Ă©couter : « L’AmĂ©ricain Christophe Colomb a dĂ©couvert l’Europe »

Typus orbis terrarum • Crédits : Gallica/BnF
La cartographie moderne est nĂ©e. Une fois les bases Ă©tablies, les Ă©volutions techniques, Ă  l’image de l’astrolabe, rĂ©gissent les avancĂ©es de la discipline. La projection Mercator, inventĂ©e par le gĂ©ographe flamand Gerardus Mercator en 1569, permet par exemple de reprĂ©senter le globe en deux dimensions.

Au delĂ  de ces avancĂ©es, la cartographie redevient peu Ă  peu un moyen de dĂ©tenir le pouvoir et surtout de l’exercer.

La carte au service du pouvoir

Les Cassini. Giovanni Domenico, Jacques, CĂ©sar, Jean-Dominique. Ils sont quatre : le père, le fils, le petit-fils et l’arrière petit fils, Ă  avoir Ĺ“uvrĂ©, entre le Grand siècle et l’Empire Ă  l’élaboration d’une carte de France, la première Ă  si grande Ă©chelle, complète, rigoureuse et dĂ©taillĂ©e. Famille de rĂ©fĂ©rence dans le domaine de la cartographie en raison de la volontĂ© du pouvoir de contrĂ´ler la typographie ainsi que les frontières du pays pour exercer pleinement son autoritĂ©, qu’elle soit physique ou fiscale.

Sous ordre du Roi Henri II, le gĂ©ographe Nicolas de Nicolay avait posĂ© les bases de ce travail, en traçant les provinces du royaume de l’Ă©poque :

Nouvelle description du paĂŻs de Boulonnois, comtĂ© de Guines, terre d’Oye et ville de Calais par Nicolas de Nicolay• CrĂ©dits : Gallica/BnF
A Ă©couter : Les Cassini, carte sur table

L’intĂ©rĂŞt pour cette discipline a connu un pic lors des deux guerres mondiales. En appui des stratĂ©gies militaires, l’exactitude et l’actualisation des cartes donne de facto un avantage sur une zone de conflit. Comme le montre les documents cartographiques rĂ©cemment dĂ©classifiĂ©s de la CIA portant sur la seconde guerre mondiale :

Le front de Leningrad en 1943• Crédits : Flickr/CIA
Aujourd’hui encore, les cartes sont plus que d’actualitĂ©. Un enjeu de pouvoir qui est actuellement en train d’ĂŞtre transfĂ©rĂ© de l’Etat aux entreprises privĂ©es, en particulier Google (Maps), comme le soulignait sur notre antenne peu avant sa disparition Jean-Christophe Victor, qui fut le fondateur et directeur scientifique du Laboratoire d’Ă©tudes politiques et d’analyses cartographiques (Lepac) :

« C’est un outil esthĂ©tique. Vous avez des cartes actuelles et des cartes anciennes qui sont vraiment des merveilles. Ne vous laissez pas berner, ne vous laissez pas prendre pour des cons. Parce que lĂ  ce sont des outils extrĂŞmement sensibles. Quand vous regardez les frontière entre IsraĂ«l et le Liban au moment de la guerre, c’est extrĂŞmement sensible. On ne nĂ©gocie pas mètre par mètre, mais centimètre par centimètre. Il faut des cartes pour cela. C’est très important pour chaque Etat, et d’avoir des frontières stables. Une fois qu’elles sont stables, on peut nĂ©gocier. (…) Les choses sont plus fragiles qu’il y a 10-15 ans sur le plan international. Ce n’est pas le moment d’avoir des frontières troubles. C’est une question extrĂŞmement jouissive intellectuellement et importante politiquement. »

Écouter
« La carte, c’est beaucoup de poids et de pouvoir. On ne le mesure pas parce que c’est un outil quotidien. »
A écouter : Quand toute carte du monde est mise en scène

A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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