Info Histoire Terminale 📰: LES ORIGINES KHARIDJITES DE L’ORGANISATION DE L’ÉTAT ISLAMIQUE

Pour combattre le radicalisme, pas moins d’islam mais plus d’histoire
LES ORIGINES KHARIDJITES DE L’ORGANISATION DE L’ÉTAT ISLAMIQUE

ORIENT XXI > MAGAZINE > POINT DE VUE > NESLIHAN ÇEVIK > 8 AVRIL 2015

Pour combattre le radicalisme, les pays de l’Union europĂ©enne devraient changer d’approche. Il est nĂ©cessaire qu’ils cessent de croire que l’on est en voie de radicalisation dĂšs lors qu’on s’intĂ©resse aux origines et Ă  la nature de l’islam. De leur cĂŽtĂ©, les États oĂč la religion musulmane est majoritaire devraient encourager la jeunesse Ă  mieux connaĂźtre et analyser sa religion, afin de rejeter systĂ©matiquement l’islamisme radical.

Portrait de l’érudit Shah Abu’l Ma‘ali.
Dust Muhammad, vers 1556 (Aga Khan Museum).
L’organisation de l’État islamique (OEI) reprĂ©sente-t-elle l’islam ou en est-elle une caricature malĂ©fique ? Cette question continue de diviser. Elle oppose ceux des Occidentaux qui soupçonnent l’islam par principe aux musulmans indignĂ©s par l’OEI. Le dĂ©bat fait Ă©galement rage sur le front de la politique intĂ©rieure, en Europe et aux États-Unis.

Si nous devions suivre un raisonnement linĂ©aire, nous en conclurions, comme ceux qui s’en mĂ©fient, que l’OEI reprĂ©sente l’islam et dĂ©fend ses valeurs. AprĂšs tout, selon cette analyse, l’OEI est composĂ©e uniquement de musulmans, prĂ©tend parler au nom de l’islam, s’est proclamĂ©e « califat » et cite abondamment des versets et des dogmes coraniques tout en massacrant des musulmans et des religieux, en dĂ©capitant des Occidentaux, en dĂ©molissant des lieux de culte et des monuments historiques et en forçant des femmes et des jeunes filles Ă  la prostitution et Ă  l’esclavage. En outre, la doctrine et le militantisme violents du califat auto-proclamĂ© du XXIe siĂšcle ne sont-ils pas sans prĂ©cĂ©dent historique ? Ne raniment-ils pas des pans entiers du passĂ© islamique ?

Ce genre de raisonnement oublie un fait trĂšs simple : il ne suffit pas qu’une chose appartienne au passĂ© pour devenir « vraie » ou « authentique ». Le passĂ© ressuscitĂ© par l’OEI n’est pas « l’islam vĂ©ritable », inaltĂ©rĂ© par la rĂ©forme moderne. C’est seulement un Ă©pisode du passĂ© islamique, qui Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs loin du systĂšme de croyances et de pratiques de l’islam normatif.

« VRAIS » CROYANTS, KAFIRS ET IDOLÂTRES

En fait, l’OEI est la copie conforme du mouvement des kharidjites du VIIe siĂšcle1, en particulier de leur branche radicale, les azraqites, disciples de Nafi Al-Azraq. Les azraqites furent les premiers dans l’histoire musulmane Ă  terroriser les masses par des actes violents et abominables. Ils furent les premiers Ă  sĂ©parer les « vrais » musulmans de ceux qui, selon eux, ne l’étaient que de nom. Cette distinction entraĂźne la violence, et ce n’est pas une coĂŻncidence si les azraqites ont Ă©tĂ© les premiers terroristes de l’islam. Il va sans dire qu’ils se considĂ©raient comme les seuls vrais croyants, et leur camp comme le centre de l’islam. En dehors d’eux, il n’y avait que des musulmans de nom, qui mettaient en danger la puretĂ© de la religion. Pour faire cette distinction, les kharidjites employaient la dichotomie coranique de mou’min (croyant) opposĂ© Ă  kafir, (infidĂšle). Mais pour eux un kafir Ă©tait un hĂ©rĂ©tique, pas simplement un non-croyant comme ce qu’indique le Coran.

Les azraqites sont allĂ©s encore plus loin en dĂ©clarant que les musulmans non kharidjites Ă©taient moushrik —, coupables du pĂ©chĂ© impardonnable d’idolĂątrie. Les azraqites dĂ©crĂ©tĂšrent par ailleurs qu’un seul pĂ©chĂ© suffisait Ă  excommunier un musulman, ce qui va Ă  l’encontre de la doctrine coranique sur les pĂ©chĂ©s. Il Ă©tait lĂ©gal pour eux de tuer tout homme dĂ©signĂ© comme mĂ©crĂ©ant, de dĂ©truire ses biens et de massacrer ou d’asservir ses femmes et ses enfants. Les azraqites ont dĂ©noncĂ© les prophĂštes du passĂ© comme hĂ©rĂ©tiques et leur propre contemporain, le calife Ali, cousin du prophĂšte Mohammed, comme pĂ©cheur, avant de l’assassiner. Un certain nombre d’azraqites ont aussi pratiquĂ© l’istirad : obliger quelqu’un, Ă  la point du sabre, Ă  adhĂ©rer Ă  la doctrine dĂ©fendue par le mouvement. Le choix Ă©tait simple : la soumission Ă  la conception azraqite de l’islam ou la mort. Ils ont ainsi jetĂ© les bases de l’islam radical, qui va du wahhabisme du XVIIIe siĂšcle jusqu’au terrorisme islamiste radical d’aujourd’hui. Il faut noter au passage que la religion servait plutĂŽt de couverture Ă  une entreprise politique : il s’agissait de prendre le pouvoir en se prĂ©sentant comme les dirigeants lĂ©gitimes de l’oumma — la communautĂ© des musulmans.

Difficile de ne pas voir les similitudes entre l’OEI et les azraqites. En proclamant le califat, elle envoie bien plus qu’un message politique. Elle s’est autodĂ©signĂ©e comme le foyer de l’islam, composĂ© uniquement d’authentiques croyants. Quiconque demeure en dehors du califat est un kafir dans le sens dĂ©fini par les azraqites. Tout comme les fanatiques du VIIe siĂšcle, l’OEI estime licite de tuer tous ceux qu’elle considĂšre comme infidĂšles : musulmans, non-musulmans, religieux sunnites, femmes, enfants. Il est Ă©galement licite, pour l’OEI, de les asservir, de dĂ©truire leurs biens et de brĂ»ler leurs lieux de culte.

Pour les premiers thĂ©ologiens islamiques, d’Ibn Hazm Ă  Taftazani et Al-Ghazali, le terme kafir ne signifiait rien d’autre que « non-croyant », et il suffisait de se dĂ©clarer croyant pour ĂȘtre considĂ©rĂ© comme tel. De nombreuses Ă©coles de la pensĂ©e islamique professent que la foi est une conviction intime et que son siĂšge est le cƓur. Dieu seul peut connaĂźtre le cƓur d’une personne. MĂȘme les prophĂštes ne peuvent ni ne doivent sĂ©parer les vrais musulmans des musulmans de nom. Ceci est dit clairement dans un hadith. Pour rĂ©pondre Ă  un homme qui en accusait d’autres de professer ce qui n’était pas dans leur cƓur, le prophĂšte Mohammed a dit : « Je vous assure que je n’ai pas Ă©tĂ© envoyĂ© afin de dissĂ©quer le cƓur des hommes. » Vis-Ă -vis des non-croyants, la doctrine islamique est sans Ă©quivoque : elle interdit formellement d’attenter Ă  leur vie, sauf en cas de lĂ©gitime dĂ©fense. En outre, il n’y a pas de foi sans libertĂ© de choix2. Croire doit ĂȘtre un acte volontaire.

DÉRADICALISER QUI ?

L’OEI viole tous ces prĂ©ceptes, qui attribuent Ă  Dieu une autoritĂ© absolue et dotent ainsi l’individu d’autonomie morale et de la libertĂ© de choix. ReconnaĂźtre que l’OEI n’incarne pas l’islam mais sa perversion n’est pas seulement un exercice intellectuel destinĂ© Ă  dĂ©fendre l’islam. C’est aussi une dĂ©marche trĂšs pratique, qui a des consĂ©quences sur les programmes de dĂ©radicalisation.

Au dĂ©but des annĂ©es 2000, les pays de l’Union europĂ©enne se sont d’abord concentrĂ©s sur la rĂ©pression et la protection de la population contre les attentats terroristes. Devant le dĂ©fi posĂ© par la montĂ©e de la radicalisation, on a ensuite mis en place la « dĂ©radicalisation ». Il s’agit d’agir en amont, en empĂȘchant le recrutement de jeunes musulmans pour la cause terroriste. Cela va dans le bon sens, mais il y a toutefois un problĂšme majeur. Les pays de l’Union europĂ©enne ont tendance Ă  associer radicalisme et islam. N’importe quel musulman pratiquant ou pieux, jeune homme ou jeune femme, devient un-e terroriste en puissance. Selon cette vision fausse, pour dĂ©radicaliser la jeunesse musulmane, il faudrait la « dĂ©-islamiser ».

Prenons le cas de la France, pays qui a la plus forte population musulmane d’Europe. Il y a quelques mois, l’acadĂ©mie de Poitiers a Ă©laborĂ© un document listant les indicateurs individuels d’une radicalisation musulmane3. Parmi ces signes : la perte de poids due au jeĂ»ne du ramadan, le refus du tatouage, le port d’une barbe longue et l’adoption d’une tenue musulmane. De simples Ă©lĂ©ments de la pratique religieuse sont dĂ©crits comme des signes de radicalisation. Cette approche porte atteinte aux libertĂ©s individuelles, Ă  la libertĂ© de pensĂ©e et au pluralisme religieux. Elle viole les principes de la laĂŻcitĂ© en confĂ©rant Ă  l’État le droit de dire jusqu’à quel point on peut ĂȘtre religieux.

Autre signe de radicalisation possible, selon ce mĂȘme document : le sujet s’intĂ©resse Ă  l’histoire de l’islam, Ă  ses origines et Ă  sa nature. Une affirmation encore plus dangereuse que les prĂ©cĂ©dentes. Essayer de mieux comprendre le message de l’islam, ce n’est pas une cause de radicalisation. Au contraire, c’est prĂ©cisĂ©ment le dĂ©clin de la rĂ©flexion personnelle et de la pensĂ©e critique vis-Ă -vis de la religion dans les sociĂ©tĂ©s musulmanes qui a fait le lit du radicalisme.

Pour combattre le radicalisme, il nous faut renouveler la rĂ©flexion personnelle sur l’islam. On ne peut se satisfaire d’un savoir transmis d’en haut, que ce soit par l’État ou par des communautĂ©s autoritaires. Paradoxalement, la montĂ©e de l’OEI a eu un effet trĂšs constructif : elle a finalement suscitĂ© chez les musulmans une prise de conscience individuelle et collective de la nĂ©cessitĂ© de mieux connaĂźtre leur religion, ce qui leur permet de rejeter systĂ©matiquement l’islamisme radical. Il est crucial de soutenir cet intĂ©rĂȘt et de le canaliser dans la bonne direction pour que la jeunesse musulmane s’approprie une vĂ©ritable connaissance de l’islam. Cet intĂ©rĂȘt croissant donne au monde une excellente occasion de tuer dans l’Ɠuf le radicalisme, et Ă  l’Europe de s’attaquer Ă  la question de la dĂ©radicalisation sans enfreindre ses propres principes dĂ©mocratiques. À moins bien sĂ»r que des politiques motivĂ©es par l’islamophobie ne lui coupent l’herbe sous le pied.

NESLIHAN ÇEVIK
1NDLR. « Ceux qui sortent », l’une des premiĂšres dissidences dans l’islam.

2« Critical spirit of Islam against the mass insanity of ISIS », Daily Sabah, 23 octobre 2014.

3Hanan Ben Rhouma, « Lutte contre la “radicalisation” : quand l’Éducation nationale construit le problĂšme musulman », SaphirNews, 24 novembre 2014.

Article original : « What linear logic misses out about ISIS and why that matters to Europe » traduit de l’anglais par Micheline Borceux.

NESLIHAN ÇEVIK
Chercheure post-doctorante associĂ©e Ă  l’Institut des hautes Ă©tudes de la culture, universitĂ© de Virginie. Membre du corps professoral au Centre de recherche des Ă©tudes post-coloniales, universitĂ© ÜskĂŒdar d’Istanbul.
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A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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