Info Histoire Terminale đź“° : Gotlib l’auteur de la 《 chanson aigre-douce》n’est plus. 

Gotlib, dans son bureau, le 4 mai 2005 au Vésinet, près de Paris. / ©François Guillot/ AFP.

Gotlib, le dieu de notre enfance, est mort.
A 82 ans, le père de Gai Luron a dĂ©finitivement posĂ© son crayon ce 4 dĂ©cembre 2016. Fabrice Pliskin, Ă©mu, lui avait rendu visite il y a deux ans. (Article de Fabrice Pliskin | L’Obs, 4/12/16)
 » Marcel Gottlieb, dit Gotlib, Ă©tait nĂ© le 14 juillet 1934 Ă  Paris. Il est mort ce dimanche 4 dĂ©cembre 2016, Ă  l’âge de 82 ans.
Auteur notamment de la « Rubrique-Ă -brac » et de « Rhââ Lovely », le crĂ©ateur de « Superdupont » est citĂ© dans « la Vie mode d’emploi » de Perec qui lui a aussi consacrĂ© un article intitulĂ© « Une amitiĂ© scientifique et littĂ©raire. Il avait Ă©tĂ© une des grandes plumes de « Pilote », avant de rompre avec RenĂ© Goscinny, et de lancer « Fluide Glacial ».
En 2014, le MusĂ©e du JudaĂŻsme lui avait consacrĂ© une grande exposition. Fabrice Pliskin s’Ă©tait alors rendu avec Ă©motion au VĂ©sinet, pour rencontrer le dieu de son enfance. Nous republions tristement le rĂ©cit de sa visite.

Marcel Gotlib existe. Nous avons rencontrĂ© le dieu de notre enfance, dans sa demeure du VĂ©sinet, ce vert sĂ©jour des divinitĂ©s et des super-hĂ©ros, oĂą les gĂ©ants se mirent dans des lacs artificiels. Nous sonnons, la porte s’ouvre. Un caniche accourt. Autant dire que nous pĂ©nĂ©trons dans «la Quatrième Dimension».

VĂŞtu de noir comme un mĂ©chant de James Bond, haut comme Yoda, le grand petit homme ressemble Ă  sa Coccinelle. Son abord est jovial et circonspect. Olympien et faubourien, le mage de «Pilote», de «l’Echo des savanes» et de «Fluide glacial» a l’accent des titis de la butte Montmartre, au bas de laquelle il a grandi. Cet ancien gros fumeur de Marigny soufre d’emphysème. Il porte un masque nasal Ă  oxygène, dont, sur son passage, il fait claquer, comme un fouet, l’interminable cordon de caoutchouc, d’un grand geste brusque et virtuose, par-dessus les fauteuils et les tables.

Le jour où Goscinny et Gotlib se sont déchirés.

Gotlib a de magnifiques mains, celles-lĂ  mĂŞmes qu’il dessine Ă  ses personnages. A l’aspect de ces longs organes de pianiste extraterrestre, dont chacun semble avoir six doigts, des fantasmes gotlibiens submergent votre âme. Un genou Ă  terre, vous lui baisez voracement les phalanges, l’Ă©cume aux lèvres, Ă  moitiĂ© Ă©tranglĂ© par le cordon de son masque qui s’enroule sept ou huit fois autour de votre cou, en susurrant ces paroles hystĂ©riques: «MaĂ®tre, notre plus belle histoire d’amour, c’est vous ! MaĂ®tre, le PanthĂ©on, caveau 24 ! Près de Victor Hugo, sinon rien !》

C’est la faute Ă  Gotlib
Ce n’est pas la faute Ă  Rousseau. C’est la faute Ă  Gotlib. A l’âge oĂą Jean-Jacques s’enivrait d’hĂ©roĂŻsme en dĂ©vorant Plutarque, nous nous grisions de Superdupont. Quand nos graves aĂ®nĂ©s de Mai s’engageaient, nous nous dĂ©gagions en lisant «les Dingodossiers». A eux, la rĂ©volution et l’«Internationale» ; Ă  nous, la dĂ©rision, ce dissolvant universel. Les cinq tomes de la «Rubrique-Ă -brac» Ă©taient les Tables de notre absence de Loi.

GotlibertĂ©, j’Ă©cris ton nom ! Pleins des maximes de Hamster Jovial, nous faisions la grève du sens. Car le sens, c’Ă©tait dĂ©jĂ  le commencement de la propagande. Etait-ce lĂ  notre manière de bouder le monde dogmatique des adultes et des assassins? De ressusciter la poĂ©sie après Auschwitz? Le rire vertigineux que nous inspirait Marcel Gotlib Ă©tait-il notre antitotalitarisme Ă  nous? Ou, au contraire, ce doux empoisonneur avait-il infusĂ© Ă  notre jeunesse le mortel venin du nihilisme?

Dans « l’Homme qui rit» de Victor Hugo, le roman prĂ©fĂ©rĂ© de Gotlib, les comprachicos enlèvent les enfants et les mutilent pour les changer en monstres. DĂ©miurge bouffon au charme invincible, Gotlib Ă©tait-il le comprachico de notre gĂ©nĂ©ration? Son comique difforme avait-il fait de nous des monstres ricaneurs et nĂ©gateurs, inaptes au lancer de pavĂ©, des sociopathes perdus pour l’essor collectif, le redressement national, la construction europĂ©enne – ou sa souveraine contestation?

Il revient « dĂ©-franchouillardisĂ© » : 10 choses Ă  savoir sur Superdupont

A l’Ă©poque oĂą nous dĂ©couvrions l’existence avec Gai-Luron et le Professeur Burp, la dĂ©rision avait, pour ainsi dire, un sens : elle s’opposait au sĂ©rieux qui la dominait de toute son arrogance. La posture Ă©tait avantageuse. Nous excellions dans le rĂ´le de David contre Goliath. Nous briguions l’oscar. Aujourd’hui, Gotlib a 79 ans ; le vieux djihadiste de la parodie ne dessine plus depuis 1985, tout lasse ; la mode est simultanĂ©ment Ă  la dĂ©rision et Ă  la critique de la dĂ©rision pure qu’entonnent, comme un tube, tous les parfaits catĂ©chumènes de Hannah Arendt.

« Moi, la religion, je trouve ça con »
Dans son vaste bureau ornĂ© de planches originales de Franquin ou d’Uderzo, l’homme qui rit Ă©voque ses annĂ©es d’Occupation, au moment oĂą le MusĂ©e du JudaĂŻsme consacre une exposition Ă©rudite aux «Mondes de Gotlib». Fils d’Ervin Gottlieb, juif hongrois de Roumanie assassinĂ© Ă  Buchenwald, et de RĂ©gine Berman, juive de Hongrie, le dessinateur dĂ©couvre qu’il est juif Ă  8 ans, le jour oĂą sa mère lui coud une Ă©toile jaune sur la poitrine.

Après l’arrestation de son père, en 1942, le jeune Marcel se cache Ă  Rueil-la-Gadelière, en Eure-et-Loir. LĂ , pour tromper sa solitude, il sympathise avec une chèvre. Cette histoire d’amitiĂ©, Gotlib l’a dessinĂ©e en 1969, dans «Chanson aigre-douce», non sans retrancher ce souvenir agreste de son contexte historique, pudiquement camouflĂ© en «orage». L’exposition revient sur ce silence en forme de chèvre.

La religion juive, je ne lui ai jamais dit adieu, ni bonjour, ni bienvenue, explique l’auteur. Moi, la religion, que ce soit celle des juifs ou des musulmans, je trouve ça con. J’avais 14 ans quand ma mère s’est soudain rappelĂ© que je devais faire ma bar-mitsva. Si on m’avait demandĂ© mon avis, j’aurais dit que ce n’Ă©tait pas la peine.

Anti-calotin, Gotlib se sent on ne peut plus juif mais aussi «plus français que juif». NĂ© Ă  Paris un 14 juillet, le dessinateur de Superdupont n’a jamais mis les pieds en IsraĂ«l, ni en Hongrie. Fils d’un peintre en bâtiment et d’une couturière, son terroir, c’est le XVIIIème arrondissement de Paris, son Ă©cole, rue Ferdinand-Flocon, et sa bibliothèque:

A la fin des annĂ©es 1950, quelqu’un m’avait conseillĂ© de lire CĂ©line, raconte cet autodidacte qui a arrĂŞtĂ© ses Ă©tudes en classe de troisième. Je fonce Ă  la bibliothèque. Je prends un volume de CĂ©line. Je lis quelques pages et je repose le livre. Manque de pot, c’Ă©tait  »Bagatelles pour un massacre ».

Selon son autobiographie, Marcel Gotlib aurait trouvĂ© un père de substitution en RenĂ© Goscinny, père d’AstĂ©rix et rĂ©dacteur en chef de «Pilote» aussi surdouĂ© que pudibond, se souvient Gotlib. C’est l’Ă©poque oĂą il travaille «avec jouissance, dix Ă  douze heures par jour» Ă  sa chapelle Sixtine, la «Rubrique-Ă -brac», dans un atelier si minuscule qu’il inhale «deux fois» la fumĂ©e de ses cigarettes : activement puis passivement. C’est l’Ă©poque oĂą ce fils de dĂ©portĂ© collabore avec un fils de milicien : le dessinateur Druillet, prĂ©nommĂ© Philippe en hommage au «Goebbels français» Philippe Henriot. Le fruit de ce travail commun est une parodie de science-fiction («l’AllĂ©e aux cent collines»).

« Il s’est passĂ© quelque chose de crucial Ă  ‘Pilote’ entre 1968 et 1972 »

De « Pilote » aux « cochonneries »
« J’ai fini par me sentir Ă  l’Ă©troit Ă  « Pilote » et puis douze ans de psychanalyse m’ont donnĂ© le courage de faire des cochonneries.» Gotlib dessine son premier phallus dans «Hamster jovial et les louveteaux», qui paraĂ®t dans «Rock & Folk». Alleluia ? Ce dĂ©moniaque en dessinera d’autres. J’en passe et des meilleurs, comme dit Victor Hugo. Le MusĂ©e du JudaĂŻsme, Ă  qui rien de ce qui est humain n’est Ă©tranger, en expose certains. Dans «l’Echo des savanes», Gotlib, soucieux de valoriser les vertus et les voluptĂ©s du vivre-ensemble, dessine Cosette en train de sucer Jean Valjean. Autre chose que la Bibliothèque rose de Jean-Francois CopĂ©, messieurs dames !

Paradoxe. Gotlib a tĂ©tĂ© Victor Hugo dont il a parodiĂ© «Notre-Dame de Paris», Marcel AymĂ© ou Alphonse Allais, mais il n’est pas un «gros lecteur de BD». HergĂ© lui dĂ©plaĂ®t et sa ligne claire, qu’il trouve «trop sage. Son dessin ne me touche pas. Je prĂ©fère la ligne sombre de Franquin… Et puis je me suis toujours demandĂ© si HergĂ© Ă©tait antisĂ©mite…» Quand on lui parle de la nouvelle gĂ©nĂ©ration et, en particulier, de Joann Sfar :

Je n’ai pas lu ses BD, car je suis d’abord attirĂ© par le graphisme plus que par une histoire. Il appartient Ă  cette Ă©cole actuelle que j’appelle «l’Ă©cole Gribouillis». Je dĂ©teste ce style. Quand Sfar dessine Brassens, un de mes maĂ®tres, je ne peux pas voir ça…

Comme nimbĂ© d’une gloire d’or, le gĂ©ant de petite taille nous raccompagne Ă  la porte de son manoir magique, en donnant, çà et lĂ , de frĂ©nĂ©tiques coups de fouet en caoutchouc, par-dessus les meubles et les caniches. Dans le jardin, une mĂ©chante averse nous transperce les os et claque sur les feuilles. TrempĂ© de pluie, de gratitude et de mĂ©lancolie, nous songeons, tout ruisselant, Ă  cette pensĂ©e de Kafka qui sied si bien Ă  notre inestimable vieux maĂ®tre: «La grande Ă©poque du bouffon est sans doute passĂ©e et ne reviendra plus. Qu’importe, j’en aurai joui jusqu’au bout.»

A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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