Info Géographie Terminale 📰 : les réfugiés environnementaux 

Vers des guerres climatiques ? | CLES : Notes d’Analyse GĂ©opolitiquehttp://notes-geopolitiques.com/vers-des-guerres-climatiques/

Le changement climatique pourrait plonger dans l’extrême pauvreté entre 35 et 122 millions de personnes supplémentaires d’ici à 2030, selon le rapport 2016 de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

En première ligne, avec 50 millions d’habitants contraints de quitter leur lieu de vie: l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud et du Sud-Est.

Un scĂ©nario directement inspirĂ© des travaux du GIEC, peu abordĂ© lors de la COP21, mais qui avait dĂ©jĂ  conduit la Fondation Nicolas Hulot Ă  estimer que Â« le problème des rĂ©fugiĂ©s climatiques pourrait bien ĂŞtre le dĂ©fi majeur du XXIsiècle Â» (20/05/2015) : Â« Sur les 22 millions de personnes ayant dĂ» abandonner leur domicile en 2013 Ă  la suite d’une catastrophe naturelle, 31 % ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©es du fait de dĂ©sastres hydrologiques (inondations) et 69 % du fait de catastrophes mĂ©tĂ©orologiques (tempĂŞtes, ouragans, typhons). Â»

A l’heure oĂą les pays de l’Union europĂ©enne semblent dĂ©jĂ  dĂ©stabilisĂ©s par l’arrivĂ©e de quelque 2 millions de « migrants Â», les chiffres donnent le vertige.

Mais ils incitent plus que jamais à éviter deux écueils: le catastrophisme et l’angélisme.

Les chiffres de l’ONU relevés par la Fondation Hulot se veulent une alerte. Ils ne sont pas isolés.

L’hydrologiste Janos Bogardi, de l’universitĂ© de Bonn (Global Water System Project), estimait dĂ©but 2008 Ă  25 millions de personnes le nombre d’« Ă©corĂ©fugiĂ©s Â» dans le monde, avant d’en prĂ©voir 150 millions d’ici Ă  la fin du siècle.

Et pour le professeur Alain Nonjon, collaborateur du site Diploweb, il est indĂ©niable qu’« une nouvelle catĂ©gorie de migrants, les rĂ©fugiĂ©s environnementaux, est apparue Â» (cf. note CLES n°78, Migrations climatiques, 13/09/2012).

Des causes naturelles aux mouvements de populations

Si les catastrophes naturelles, d’origine atmosphérique ou hydrologique, ont depuis l’Antiquité provoqué d’importants déplacements de population, voire la disparition de civilisations, le phénomène semble avoir pris de l’ampleur.

Y contribuent la densité démographique croissante, ainsi sans doute que l’écho médiatique de ce type d’événements.

Mais nous assistons aussi Ă  une accumulation de phĂ©nomènes qui ont une consĂ©quence directe sur l’habitat des hommes, leurs organisations Ă©conomiques et sociales : Â« avancĂ©e du dĂ©sert de Gobi en Chine, qui s’agrandit de 10 000 km² par an, inondations au Bangladesh et dans le delta du Nil, submersion d’archipels comme les Ă®les Tuvalu oĂą 11 600 personnes sont menacĂ©es par l’élĂ©vation du niveau de la mer, ou encore le recul des glaces et du trait de cĂ´te induit par la fonte du pergĂ©lisol et par la montĂ©e croissante des eaux qui menace directement plus de 200 communautĂ©s inuits et amĂ©rindiennes d’Alaska Â» (Fondation Nicolas Hulot, 20/05/2015).

Les marges de l’Europe ne sont pas épargnées, si l’on songe qu’environ 50 % des terres arables irriguées en Égypte sont touchées par la salinisation, ou que la Turquie voit 160 000 km2 de sols cultivables d’ores et déjà dégradés par l’érosion et le manque d’eau…

À la menace sur la sécurité alimentaire du globe s’ajoute celle sur la sécurité tout court – celle des populations directement concernées, bien sûr, mais également celle de leurs voisins et de la région tout entière.

Au-delĂ  des Â« Ă©meutes de la faim Â» provoquĂ©es par la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, qui ont notamment touchĂ© l’Égypte, le Maroc, l’IndonĂ©sie, les Philippines et HaĂŻti, ou des scènes d’émeutes et de pillage qui affectent les agglomĂ©rations frappĂ©es par des catastrophes naturelles (ouragan Katrina de 2005 en Louisiane, notamment), la concurrence pour l’accès aux ressources vitales s’impose de manière plus Ă©vidente encore comme un invariant des sociĂ©tĂ©s humaines.

Les changements climatiques, facteurs de troubles géopolitiques

Dans un article fouillĂ© pour Le Monde diplomatique (aoĂ»t 2015), la journaliste Agnès SinaĂŻ s’attache Â« aux origines climatiques des conflits Â».

Elle estime que l’absence de prĂ©cipitations et les tempĂŞtes de sable dans l’est de la Chine, durant l’hiver 2010-2011, ont directement contribuĂ© aux « printemps arabes Â»: Â« La perte de rĂ©coltes a en effet contraint PĂ©kin Ă  acheter du blĂ© sur le marchĂ© international. La flambĂ©e du cours mondial qui s’est ensuivie a alimentĂ© le mĂ©contentement populaire en Égypte, premier importateur mondial de blĂ©, oĂą les mĂ©nages consacrent couramment plus du tiers de leurs ressources Ă  la nourriture. Le doublement du prix de la tonne de blĂ©, passĂ© de 157 dollars en juin 2010 Ă  326 dollars en fĂ©vrier 2011, a Ă©tĂ© fortement ressenti, [ce qui] a accru le mĂ©contentement populaire contre le rĂ©gime autoritaire du prĂ©sident Hosni Moubarak Â».

Agnès SinaĂŻ cite aussi le cas de la Syrie, confrontĂ©e entre 2006 et 2011 Ă  l’une des pires et des plus longues pĂ©riodes de sĂ©cheresse de l’histoire de la rĂ©gion, provoquant l’exode d’un million et demi d’habitants (sur 22 millions) vers les villes, dĂ©jĂ  en proie aux Â« tensions provoquĂ©es par l’afflux de rĂ©fugiĂ©s irakiens qui avait suivi l’invasion amĂ©ricaine de 2003 Â».

Selon l’étude Â« The Arab Spring and climate change Â» (Center for Climate and Security, 02/2013), l’effondrement du système agricole syrien rĂ©sulte d’une Â« combinaison de changements Ă©conomiques, sociaux, climatiques et environnementaux [qui] a Ă©rodĂ© le contrat social entre les citoyens et le gouvernement, catalysĂ© les mouvements d’opposition et irrĂ©versiblement dĂ©gradĂ© la lĂ©gitimitĂ© du pouvoir d’Assad Â».

La dĂ©gradation de la qualitĂ© des terres dans le nord du Nigeria, en perturbant les modes de vie agricoles et pastoraux locaux, mais aussi les principales routes migratoires, n’est pas neutre dans l’irruption du phĂ©nomène Boko Haram (cf. note CLES n° 151, 05/02/2015).

Et dans Les guerres du climat (2009), le psychosociologue allemand Harald Welzer estime que le Darfour, au Soudan, constitue Â« la première guerre climatique de l’histoire Â», faisant remonter l’origine du chaos actuel Ă  la grande sĂ©cheresse de 1984 qui avait particulièrement Ă©prouvĂ© l’Ethiopie voisine.

S’appuyant sur une Ă©tude de juin 2007 de l’UNEP (United Nations Environment Program), Welzer rĂ©sume ainsi la situation : Â« Au Darfour, les problèmes liĂ©s Ă  l’environnement, combinĂ©s avec un accroissement exorbitant de la population, crĂ©ent les conditions-cadres de conflits violents qui Ă©clatent le long des frontières ethniques – donc entre Africains et Arabes. C’est-Ă -dire que des conflits qui ont des causes Ă©cologiques sont perçus comme ethniques – et ce par les participants eux-mĂŞmes Â».

Sans céder à la tentation de l’explication monocausale, la primauté des facteurs économiques chers à l’analyse marxiste orthodoxe étant remplacée par celle des facteurs écologiques, force est de reconnaître l’interaction entre la dégradation des conditions climatiques, des conditions économiques et sociales et finalement des conditions sécuritaires au sein d’un même espace géographique.

Une mécanique déjà largement observée dans l’histoire – l’histoire de France en particulier.

Des motifs supplémentaires de montée de la conflictualité

Le changement climatique deviendrait un« multiplicateur de menaces Â» selon le Center for a New American Security, un think tank crĂ©Ă© en 2007 Ă  l’initiative de militaires amĂ©ricains.

Les Anglo-saxons restent en pointe dans ce domaine d’expertise. Dans Climate Wars(Oneworld Publications, 2010), le journaliste Gwynne Dyer dĂ©crit Â« un monde oĂą le rĂ©chauffement s’accĂ©lère et oĂą les rĂ©fugiĂ©s, affamĂ©s par la sĂ©cheresse, chassĂ©s par la montĂ©e des ocĂ©ans, tentent de gagner l’hĂ©misphère Nord, tandis que les derniers pays autosuffisants en nourriture, ceux des plus hautes latitudes, doivent se dĂ©fendre, y compris Ă  coups d’armes nuclĂ©aires, contre des voisins de plus en plus agressifs : ceux de l’Europe du Sud et des rives de la MĂ©diterranĂ©e, transformĂ©es en dĂ©sert Â» (Agnès SinaĂŻ, Le Monde diplomatique, op. cit.).

Dans Â« Warming increases the risk of civil war in Africa Â» (PNAS n°49, 2009), Marshall B. Burke, de l’universitĂ© de Berkeley, et ses coauteurs anticipent une hausse de 54 % des conflits armĂ©s dans le monde d’ici Ă  2030.

« Leur Ă©tude propose la première Ă©valuation d’ensemble des impacts potentiels du changement climatique sur les guerres en Afrique subsaharienne, analyse encore Agnès SinaĂŻ. Elle met en lumière le lien entre guerre civile, hausse des tempĂ©ratures et baisse des prĂ©cipitations en extrapolant les projections mĂ©dianes d’émissions de gaz Ă  effet de serre du GIEC pour ces rĂ©gions entre 2020 et 2039. Â»

Et pour Harald Welzer, le changement climatique ne va pas seulement provoquer des motifs supplĂ©mentaires de conflits violents, mais aussi de nouvelles formes de guerre – Â« des espaces d’action pour lesquels aucun rĂ©fĂ©rentiel n’est fourni par les expĂ©riences vĂ©cues dans le monde fort paisible de l’hĂ©misphère occidental depuis la Seconde Guerre mondiale Â».

Partant du principe qu’il y a aujourd’hui Â« au moins autant de personnes dĂ©placĂ©es dans le monde Ă  la suite de dĂ©gradations de l’environnement que de personnes dĂ©placĂ©es par des guerres et des violences Â» (François Gemenne), faut-il appliquer Ă  ces « dĂ©placĂ©s Â» le statut internationalement reconnu de « rĂ©fugiĂ©s Â» ?

Ce n’est pas le sens de la convention de Genève, qui dĂ©finit comme rĂ©fugiĂ© Â« toute personne qui craint avec raison d’être persĂ©cutĂ©e du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalitĂ©, de son appartenance Ă  un groupe social ou de ses opinions politiques et qui ne peut, du fait de cette crainte, rester dans son pays Â».

Il conviendra cependant de trouver des solutions pérennes pour éviter le chaos que certains analystes nous prédisent.

Pour aller plus loin :

  • La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, FAO, http://www.fao.org, 17/10/2016 ;
  • « Les rĂ©fugiĂ©s climatiques, trois fois plus nombreux que les rĂ©fugiĂ©s de guerre Â», Norwegian Refugee Council & Fondation Nicolas Hulot, 20/05/2015 ;
  • « Aux origines climatiques des conflits Â»Le Monde diplomatique, 2015 ;
  • Les guerres du climat, par Harald Welzer, Folio actuel n°152, 2012, 448 p., 24,90 €.


A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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