Info Histoire Terminale đź“° : historiographie du concept du « devoir de mĂ©moire « 

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Splendeurs et misères d’une injonction…

Quel rapport entretenir dans notre présent avec « ce qui est arrivé hier » ?

Si la réponse n’est pas facile à trouver pour les Allemands, elle ne l’est guère plus, pour nous Français, au regard de la collaboration entreprise par le régime de Vichy. Pendant toute la dernière décennie du XXe siècle et au-delà, la réponse assénée de façon quasi-incantatoire par les médias, les intellectuels et les hommes politiques fut le fameux « Devoir de Mémoire » dont un livre en tous points remarquable retrace l’apparition, le succès et le déclin. [1]

La formule serait nĂ©e Ă  gauche, dans le regain d’intĂ©rĂŞt pour la mĂ©moire des « sans-voix » qui marque la fin des annĂ©es 1960 et le dĂ©but des annĂ©es 1970. Sous l’impulsion de Serge Barcellini, la mĂ©moire des conflits devient mĂŞme, dans les annĂ©es 1980, la politique officielle du secrĂ©tariat d’Etat aux Anciens Combattants. Mais c’est la rencontre de l’intĂ©rĂŞt pour la mĂ©moire des « sans-voix » avec les grands dĂ©bats sur Vichy et la Shoah qui crĂ©Ă© littĂ©ralement l’injonction et lui donne, dans les annĂ©es 1990, une Ă©norme popularitĂ©. La mĂ©moire de l’holocauste devient alors centrale, mĂŞme si l’impĂ©ratif Ă  se souvenir, s’impose aussi très vite pour d’autres mĂ©moires douloureuses comme le gĂ©nocide armĂ©nien, la traite nĂ©grière et mĂŞme – de façon assez contradictoire – la guerre d’AlgĂ©rie. Derrière l’impĂ©ratif Ă  se souvenir, il y a Ă©galement l’idĂ©e que la nation doit se repentir et rĂ©parer les crimes qu’elle a commis ou qui ont Ă©tĂ© commis en son nom, certains intellectuels voyant mĂŞme dans ce positionnement mĂ©moriel le moyen de tisser un nouveau rĂ©cit national plus respectueux de la vĂ©ritĂ© historique et de l’identitĂ© des personnes composant notre sociĂ©tĂ©.

Mais la formule est très tĂ´t critiquĂ©e aussi par d’autres intellectuels de grande envergure, comme le philosophe Paul Ricoeur qui lui prĂ©fère le « travail de mĂ©moire » ou l’historien Pierre Nora qui lui prĂ©fère « le devoir d’histoire ». Dans un article de 2006 – que cite en note l’auteur – ce-dernier donne le coup de grâce Ă  la formule en Ă©crivant : « Deux mille ans de culpabilitĂ© chrĂ©tienne relayĂ©e par les droits de l’Homme se sont rĂ©investis, au nom de la dĂ©fense des individus, dans la mise en accusation et la disqualification radicale de la France. Et l’école publique s’est engouffrĂ©e dans la brèche avec d’autant plus d’ardeur qu’à la faveur du multiculturalisme elle a trouvĂ© dans cette repentance et ce masochisme national une nouvelle mission. Après avoir Ă©tĂ© le vaisseau pilote de l’HumanitĂ©, la France est devenue ainsi l’avant-garde de la mauvaise conscience universelle. Lourde rançon. Singulier privilège ». La messe est dite !

L’arrivĂ©e au pouvoir de Nicolas Sarkozy accentue le dĂ©clin d’une expression qui reste, certes, encore beaucoup employĂ©e par les mĂ©dias et les hommes politiques de province, mais qui n’est plus utilisĂ©e par les Ă©lites parisiennes du pays. Quant aux rĂ©sistants et dĂ©portĂ©s, le livre rĂ©vèle, presque en passant, qu’ils sont toujours restĂ©s Ă©trangers aux dĂ©bats sur le « Devoir de MĂ©moire ». Plus Ă©tonnant encore, il montre que contrairement Ă  une erreur souvent commise, ils n’ont jamais Ă©tĂ© Ă  l’origine de l’expression et ils ne l’ont quasiment jamais employĂ©e eux-mĂŞmes. Peut-ĂŞtre en est-il ainsi parce que, pour les rĂ©sistants et les dĂ©portĂ©s, le « Devoir de MĂ©moire » Ă  l’égard de leurs camarades Ă©tait une Ă©vidence depuis 1945 et qu’à la diffĂ©rence du reste de la sociĂ©tĂ© française, ils ne sont jamais sentis coupables de rien…

© Franck Schwab, Le Patriote RĂ©sistant (Revue mensuelle de la FĂ©dĂ©ration Nationale DĂ©portĂ©s et Internes RĂ©sistants et Patriotes, crĂ©Ă© en 1946) n° 909 – juin 2016, p. 19. Tous droits rĂ©servĂ©s. Avec l’aimable autorisation de la RĂ©daction.

© Les services de la Rédaction de la revue Historiens & Géographes. Tous droits réservés. 22 juin 2016.

Notes

[1] Sébastien Ledoux, Le devoir de mémoire, une formule et son histoire, CNRS éditions, 2016. Voir en ligne : http://www.cnrseditions.fr/histoire

« Face  au  passĂ©,  Essais  sur  la  mĂ©moire  contemporaine »,  éditions  Belin,  2016,  326  pages,  23 euros.

Plus  de  70  ans  après  les  faits,  le  nazisme,  la  collaboration,  la  RĂ©sistance  et  le  gĂ©nocide  habitent  encore notre  mĂ©moire  collective.  A  ce  titre,  ils  constituent  des  enjeux  politiques  forts  pour  nos  sociĂ©tĂ©s nationale  et  europĂ©enne.  Car  le  passĂ©  –  qui  ne  passe  pas,  pour  reprendre  le  titre  d’un  livre  qui  marqua naguère son Ă©poque  [1 ]  – vit toujours dans notre prĂ©sent et conditionne en grande partie notre futur.

A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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