EMC Terminale: sur le phénomène de la radicalisation

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« Prévenir la radicalisation, c’est possible »

Article  de Laurent GUEZ paru dans les « échos » 31/01/16
Un djihadiste n’est pas un « fou », un jeune enrôlé dans une secte n’a pas perdu la tête. Ils se sont radicalisés par petites étapes. Selon Gérald Bronner, spécialiste de la sociologie cognitive, on peut leur faire parcourir le chemin inverse.

Sociologue, professeur à l’université Paris-Diderot, Gérald Bronner est « le » spécialiste français de la sociologie cognitive. Les croyances collectives sont au cœur de ses travaux. Elles étaient déjà le thème central de son livre magistral paru en 2013, La Démocratie des crédules (PUF), dans lequel il décortiquait la façon dont naissent les théories « complotistes », ou encore la méfiance à l’égard du progrès et de la science. Son dernier opus, La Pensée extrême (1), réédition actualisée de son ouvrage paru en 2009, tente d’expliquer comment des êtres humains peuvent devenir des fanatiques et sacrifier leur carrière, leur liberté, et même leur vie, au nom d’une « idée ».

Depuis les attentats, les thèses de Gérald Bronner prennent une dimension particulière. Les interrogations et les polémiques se multiplient sur la nature même du terrorisme et sa propagation. Parmi les questions, celle-ci : que pèsent, parmi les musulmans, ceux qui se sont indignés des attentats de Charlie Hebdo et de la Porte de Vincennes, par rapport à ceux qui les ont soutenus ? Mystère, selon le sociologue, qui rappelle que les idéologies ont toujours tendance à « annexer » les faits : « Certains commentateurs ont souligné la conduite exemplaire de l’imam de Drancy, qui a condamné sans ambiguïté ces actes. D’autres, face à ces nombreux signes de solidarité venant du monde musulman, ont exhibé les abjects tweets faisant l’apologie de cet acte barbare. La vérité est que nous ne savons pas du tout quelle proportion représente les uns et les autres. » La loi du 7 janvier 1978 interdit, en effet, de traiter des données personnelles sur la base de critères ethniques ou religieux…

Autre polémique : un fanatique est-il un « fou » ? Non, répond le sociologue. Selon lui, on ne naît pas extrémiste, on le devient. Et donc, on peut en sortir, comme ce fut le cas, en Italie, des membres des Brigades rouges. C’est pourquoi le gouvernement s’apprête à ouvrir plusieurs « cellules de déradicalisation ». Bien qu’il conteste ce terme, Gérald Bronner a été sollicité pour participer à leur conception. Il devrait y intervenir personnellement, mettant ainsi en pratique ses travaux de chercheur.

Gérald Bronner – : Je définis la sociologie comme une discipline qui hybride les invariants mentaux (le fonctionnement naturel de la pensée individuelle) et les variables sociales (le contexte). C’est un point capital. Je sais que, malgré ma visibilité, mon approche est minoritaire parmi les sociologues, qui sont beaucoup plus déterministes que moi.

Pour mes recherches sur les processus qui conduisent à toutes les formes de radicalisation, je m’appuie sur plusieurs types de sources. Certaines sont de seconde main, informations de presse ou travaux publiés. Mais je réalise aussi moi-même des études sur le terrain. J’ai par exemple observé une secte de l’intérieur – en précisant aux adeptes la nature de mon travail. Je mène également des enquêtes par entretiens semi-directifs, sur des personnes tatouées sur l’intégralité de leur corps, sur des fans « extrêmes » de Claude François ou des gens couverts de piercings. Enfin, en bon sociologue, y compris dans ma spécialité, je m’appuie sur des expérimentations.

Qu’est-ce qui permet au sociologue de classer comme « extrême » l’islamisme ? Pardon de me faire l’avocat du diable, mais nous-mêmes, nous sommes « radicalement » attachés à des valeurs, la liberté, la laïcité…
G. B. – : Vous n’avez pas tort, nous sommes tous des radicaux ! Je suis radicalement contre l’esclavage… Mais il se trouve que cette idée n’est pas radicale ! La pensée extrême, c’est l’attachement radical à des idées radicales. Nous sommes attachés de façon inconditionnelle à certaines idées, comme l’égalité entre l’homme et la femme, mais ce sont des propositions universalistes.

Vous voulez dire que la radicalité islamiste, par exemple, n’est pas universaliste ?
G. B. – : Absolument. Comme je l’explique dans mes livres, les propositions intellectuelles des sectes, ou du djihadisme, sont faiblement transsubjectives.

C’est-à-dire ?
G. B. – : Les propositions transsubjectives sont celles qui résistent lorsqu’on les soumet à plusieurs systèmes d’argumentation, à plusieurs subjectivités, ce qui leur permet d’ailleurs de se propager. Par exemple, si je dis « la Terre est ronde », l’idée pourra être acceptée par des individus aux croyances diverses. Ce n’est pas le cas des propositions de Daech, qui ne prend en compte que le rapport au texte. Autre particularité des organisations de type totalitaire : elles cachent leurs fins. La finalité de Daech, c’est l’apocalypse. Ce n’est évidemment pas ce qu’elle met en avant pour recruter. La vision de Daech repose sur deux thèmes récurrents, tournés vers le passé : le sentiment d’humiliation et la théorie du complot. Une vision qui désespère du présent.

Peut-on prévenir la dérive d’un adolescent, ou d’un jeune adulte, vers des pensées extrêmes ?
G. B. – : Il faut bien sûr se montrer attentif aux signaux faibles, comme le refus soudain de faire du sport avec des filles. Plus généralement, si votre enfant commence à vous asséner des idées qui vous semblent totalement folles, faites votre possible pour maintenir le dialogue. Si vous lui faites remarquer trop vertement, par un discours offensif, que ses propos sont délirants, vous tombez vous aussi dans le monopole cognitif. Or il faut favoriser la concurrence cognitive, c’est-à-dire la confrontation d’idées. Ce n’est pas simple, parce que c’est révoltant pour un parent de découvrir que son enfant tient des propos « débiles ». Le maintien du dialogue, je le répète, est essentiel.

L’adolescence est une période propice à la dérive extrémiste ?
G. B. – : Les superstitions naissent de l’incertitude. Et les ados sont particulièrement exposés à cette fragilité, ils sont dans une incertitude totale sur leur propre identité. En matière de radicalisation, l’âge modal, c’est-à-dire la classe la plus représentée, c’est la tranche 15-25 ans.

Que faire pour ramener son enfant « à la raison » ?
G. B. – : Le chemin qui conduit aux pensées extrêmes se fait par étapes. Pour essayer d’en sortir, il faut donc tenter de faire le chemin inverse, en brûlant les étapes. Vous montrez ainsi à un jeune – encore capable de s’indigner – des images de violence atroce. Si à la question, « Est-ce que tu approuves ça ? », il répond par la négative, il sera ensuite obligé de se mettre en cohérence avec lui-même. C’est ce que nous apprend la théorie de la dissonance cognitive.

Daech, comme d’autres sectes, utilise pour recruter le « love bombing », un bombardement d’amour. Le jeune est valorisé et ensuite, il est obligé d’être conforme ! C’est la dissonance cognitive à l’envers. Pour les parents, il faut prendre garde à ne pas réagir à l’inverse du love bombing, c’est-à-dire en dévalorisant leur enfant : « Maintenant, tu nous sors le Coran, c’est la dernière ! Mais tu es complètement cinglé ! » Au contraire, il faut être capable de tenir un discours qui permette au jeune de se construire une identité dans l’histoire familiale.

L’école a un rôle à jouer ?
G. B. – : L’Education nationale fait ce qu’elle peut, mais elle ne cultive pas assez l’esprit méthodique et l’esprit critique. Ou alors, elle le fait à sa façon : exciter l’esprit critique, dans les programmes de l’Education nationale, consiste à chercher la vérité cachée, le dessous des cartes. C’est bien, mais ce n’est pas suffisant !

Vous avez accepté de participer aux cellules de déradicalisation décidées par le gouvernement. Quelle méthode comptez-vous y appliquer ?
G. B. – : Oui, c’est une initiative unique au monde, car fondée sur le volontariat et centrée sur le développement de l’esprit critique. J’y participerai personnellement, avec des psychanalystes et des militants associatifs. Au passage, je n’aime pas trop le terme de « déradicalisation », pour des raisons déontologiques et aussi parce que le mot évoque une forme de manipulation. Ces établissements auront pour but d’éloigner les individus d’une pensée radicale, de leur inconditionnalité, et de les inviter à faire leur déclaration d’indépendance mentale.

Et si les intéressés eux-mêmes ne le souhaitent pas ?
G. B. – : Même s’ils ne sont pas motivés, on peut réussir ! Je suis confiant, parce que je crois au libre arbitre. Quel que soit leur passé, ces jeunes restent des êtres humains, avec un cerveau qui fonctionne normalement. Je veux les conduire à reprendre le contrôle de leur esprit critique, leur faire prendre conscience que leur cerveau peut les tromper, un peu comme avec les illusions d’optique. Je vous donne un exemple : l’expérience (célèbre) du gorille. On projette à un groupe d’individus un film dans lequel deux équipes, l’équipe des blancs et l’équipe des noirs, se font des passes. L’exercice consiste à compter soigneusement le nombre de passes. A un moment dans le film, un gorille apparaît en se tapant sur la poitrine. Eh bien, 70% des gens soumis à cette expérience ne le remarquent pas !

En matière de radicalisation, Internet et les réseaux sociaux sont-ils coupables ?
G. B. – : En principe, pour un mouvement extrême, c’est très dur de recruter. C’est pourquoi les Témoins de Jéhovah font de l’abattage. Ils finissent par trouver des futurs adeptes. Or, avec Internet, une organisation comme Daech peut réunir des djihadistes en quelques jours. Le Net et les réseaux sociaux fluidifient et agrègent la rareté. Ils le font avec beaucoup de savoir-faire, ce sont des professionnels de la communication alternative.

Propos recueillis par Laurent Guez
(1) « La Pensée extrême, comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques », PUF, 19 euros.Des ateliers « d’autodéfense intellectuelle » au lycée L’école protège-t-elle les enfants et les ados des tentations radicales ? Pas assez, selon Sophie Mazet. Normalienne et agrégée d’anglais, cette trentenaire a choisi d’exercer dans un lycée situé en ZEP, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Elle ne se contente pas d’y enseigner l’anglais, mais a créé un atelier d’« autodéfense intellectuelle », reprenant la formule du philosophe et linguiste américain Noam Chomsky. Après les cours, les élèves viennent débattre, parfois en présence d’intellectuels comme Tzvetan Todorov ou Caroline Fourest, de sujets comme l’islamisme, la laïcité, le racisme ou l’homophobie. L’objectif, c’est de préparer les esprits à lutter contre toutes les formes d’endoctrinement. Sophie Mazet a consigné son expérience dans un livre pratique et amusant. « Manuel d’autodéfense intellectuelle », de Sophie Mazet, Robert Laffont, 18 euros.

 

A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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