L’embrasement du Moyen-Orient, un risque majeur pour le monde

L’embrasement du Moyen-Orient, un risque majeur pour le monde

Article de Nouriel Roubini dans Les Echos, Idées-débats, rubrique éditos-analyses, vendredi 9 octobre 2015 que je vous conseille de lire, élèves de Terminale, car il offre un point de vue pertinent  et clair sur cette question de géopolitique que vous avez au programme soit en géographie, lecture de cartes géopolitiques ou en histoire, la question des enjeux au Moyen Orient .

« Des années après les premières crises pétrolières, la région est redevenue l’épicentre des risques géopolitiques. Mais la menace ne vient plus d’une pénurie de pétrole. Le vrai défi lancé au monde est le trop-plein de migrants.

Parmi les risques géopolitiques actuels, aucun ne surpasse celui du long arc d’instabilité qui s’étend du Maghreb à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Alors que le souvenir du printemps arabe s’estompe de plus en plus, l’instabilité dans cette région s’aggrave. La Libye est devenue un Etat en déliquescence, l’Egypte a renoué avec un régime autoritaire et la Tunisie est économiquement et politiquement déstabilisée par des attaques terroristes.

Cette violence et cette instabilité gagnent l’Afrique subsaharienne, au Sahel, maintenant aux mains du djihad, qui s’infiltre également, à l’est, dans la corne de l’Afrique. Et, comme en Libye, les guerres civiles font rage en Irak, en Syrie, au Yémen et en Somalie.

Ces turbulences compromettent également des Etats auparavant sûrs. L’afflux de réfugiés en provenance de Syrie et d’Irak déstabilise la Jordanie, le Liban et même la Turquie, qui devient de plus en plus autoritaire sous le président Recep Tayyip Erdogan. Pendant ce temps, alors que le conflit entre Israël et les Palestiniens reste en suspens, le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban représentent une menace chronique pour Israël.

Dans cet environnement régional instable, une grande lutte par procuration pour la domination régionale entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite se déroule violemment en Irak, en Syrie, au Yémen, à Bahreïn et au Liban.

Et pourtant, fait remarquable, alors même que la majeure partie de la région a commencé à s’embraser, les prix du pétrole se sont effondrés. Dans le passé, l’instabilité géopolitique dans la région avait déclenché trois récessions mondiales. La guerre du Kippour de 1973 entre Israël et les Etats arabes avait provoqué un embargo pétrolier faisant tripler les prix et conduisant à la stagflation de 1974-1975. La révolution iranienne de 1979 a conduit à un autre embargo et à un choc pétrolier qui a déclenché la stagflation mondiale de 1980-1982. Et l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 a conduit à une autre flambée des prix du pétrole, qui a déclenché la récession des Etats-Unis et du monde en 1990-1991.

Cette fois-ci, l’instabilité au Moyen-Orient est beaucoup plus grave et généralisée. Mais il ne semble pas y avoir de « prime de crainte » sur les prix du pétrole : au contraire, ces derniers ont diminué brusquement depuis 2014. Pourquoi ?

La raison la plus importante est peut-être que, contrairement à ce qui a eu lieu dans le passé, les troubles au Moyen-Orient n’ont pas causé un choc d’offre. Même dans les régions de l’Irak contrôlées désormais par l’Etat islamique, la production de pétrole se poursuit, avec une production clandestine vendue sur les marchés étrangers. Et la perspective que des sanctions sur les exportations de pétrole de l’Iran soient progressivement levées implique un important afflux d’investissements étrangers directs visant à accroître la capacité de production et d’exportation.

Nous sommes en fait confrontés à une surabondance mondiale de pétrole. La révolution du gaz de schiste aux Etats-Unis, les sables pétrolifères au Canada et la perspective d’une plus forte production onshore et offshore de pétrole au Mexique ont rendu le continent nord-américain moins dépendant des approvisionnements du Moyen-Orient. Par ailleurs, l’Amérique du Sud détient d’immenses réserves d’hydrocarbures, de la Colombie jusqu’à l’Argentine, ainsi que l’Afrique de l’Est, du Kenya jusqu’au Mozambique.

Avec les Etats-Unis sur le point d’atteindre leur indépendance énergétique, le risque est réel que l’Amérique et ses alliés occidentaux considèrent le Moyen-Orient comme étant moins important d’un point de vue stratégique. Cette croyance est un voeu pieux : un Moyen-Orient chaotique peut déstabiliser le monde à bien des égards.

Tout d’abord, certains de ces conflits peuvent encore conduire à une perturbation réelle des approvisionnements, comme en 1973, 1979 et 1990. Ensuite, les guerres civiles qui transforment des millions de personnes en réfugiés vont déstabiliser l’Europe économiquement et socialement, ce qui aura forcément un fort impact sur l’économie mondiale. Et les économies et les sociétés dans les Etats en première ligne comme le Liban, la Jordanie et la Turquie, déjà soumis à la lourde contrainte de devoir absorber des millions de réfugiés, font face à des risques encore plus grands.

Enfin, la misère et la désespérance prolongées chez des millions de jeunes Arabes vont créer une nouvelle génération de djihadistes désespérés, qui tiendront l’Occident pour responsable de leur désespoir. Certains trouveront sans doute leur chemin vers l’Europe et les Etats-Unis et organiseront des attaques terroristes.

Si l’Occident ne tient pas compte du Moyen-Orient ou ne résout les problèmes de la région que par des moyens militaires (les Etats-Unis ont dépensé 2 milliards de dollars dans les guerres en Afghanistan et en Irak et n’ont finalement réussi qu’à créer davantage d’instabilité), plutôt que de miser sur de la diplomatie et des ressources financières pour venir en aide à la croissance et à la création d’emplois, alors l’instabilité de la région ne fera que s’aggraver. Un tel choix va hanter les Etats-Unis et l’Europe (et donc l’économie mondiale) pour les décennies à venir. »

Nouriel Roubini

(Nouriel Roubini est président de Roubini Global Economics et professeur d’économie à la Stern School of Business de l’université de New York. Cet article est publié en collaboration avec Project Syndicate 2015.)

A propos pampi06

Professeur histoire géographie en lycée
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